In Memoriam Dorothy Taubman (fr)

Dorothy Taubman (1917-2013) est décédé à New York le 3 avril 2013, à l’âge de 95 ans.

Un des plus grands esprits de l’histoire de la pédagogie pianistique, elle aida d’innombrables pianistes à vaincre leur limitations ou à se guérir de troubles physiologiques, démontrant avec précision le lien entre les blessures des pianistes et leur manière de jouer l’instrument.

Une grande musicienne, son éthique de l’enseignement reste un modèle pour nous tous: elle ne considéra jamais les limitations ou problèmes d’un élève comme la conséquence d’un manque de talent, mais comme un fait altérable dont la responsabilité était partagée par son enseignant.
Pour elle, chacun pouvait apprendre à jouer de façon experte par la compréhension correcte des mouvements et actions à accomplir, même si la vitesse de l’apprentissage varie d’une personne à l’autre.

Le résultat de ses recherches, ses méthodes et leurs remarquables résultats lui survivent. Merci, Dorothy Taubman.

Ici la notice nécrologique du New York Times.

Sur les causes des blessures chez les pianistes et certains mythes qui y sont reliés: Information pour les pianistes blessés

Mon but est d’offrir ici une assistance et une source d’information aux pianistes qui souffrent de blessures en général (ou sinon de sensations désagréables en jouant), et tout particulièrement à ceux à qui l’on propose des opérations ou autres traitements de ce genre. Les informations qui suivent ont été démontrées par le travail de Dorothy Taubman et ne constituent pas seulement l’expression de mes expériences et opinions personnelles.

En tant que pianiste formé à la “Taubman Approach” prenant part à la rééducation de pianistes blessés, je suis confronté régulièrement à l’incertitude, parfois même à la détresse de pianistes souffrant de blessures, que ce soit en personne ou par l’internet, en lisant par exemple des témoignages et appels à l’aide laissés dans des forums. Cette situation ne me laisse jamais indifférent, l’ayant dans le passé moi-même vécue. C’est d’être récemment de nouveau confronté à plusieurs cas de pianistes se soumettant à des interventions chirurgicales sérieuses –qui auraient pu être évitées- dans l’espoir de se guérir de blessures qui sont reliées au jeu de leur instrument qui me pousse à écrire ce qui suit.

Les thèmes traités ici ont été choisis selon la fréquence à laquelle ces questions sont posées- cette liste est, malheureusement, forcément incomplète. Il y a une progression logique mais vous pouvez cliquer sur le thème qui vous intéresse pour y accéder immédiatement.


 

  1.  La cause des blessures 

  2. Interventions chirurgicales, mesures invasives 

  3. Ce à quoi les blessures ne sont pas dues:
    de certaines croyances attachées à l’origine des blessures
     

  4. La médecine et les problèmes des pianistes 

  5. Quoi faire 

  6. Les disciplines d’éducation somatique (Technique Alexander et Méthode Feldenkrais) et leurs différences avec l’approche Taubman 

  7. Gagner du temps: certaines mesures saines et recommendables qui ne résoudront cependant pas votre problème à long terme 

  8. Quelques conseils pratiques



1- La cause des blessures

Les blessures, gênes ou sensations désagréables subies par les pianistes sont dans la plus grande majorité causées par des mouvements ou des positions physiologiquement incorrects, et sont reliés à la façon de jouer leur instrument.  Elles  sont  évitables.

(Il faut exclure les conséquences temporaires de blessures liées à des accidents -par exemple une foulure ou une fracture- ou les cas plus rares de maladies préexistantes, dégénératives comme la sclérose en plaques).

Pour ne citer que quelques-uns de ces problèmes, les tendinites, syndromes du tunnel carpien, épicondylites (tennis elbow), kystes synoviaux et même la dystonie focale [1] sont généralement résolus – sans séquelles- par la correction de ces habitudes nuisibles. De faire l’expérience du mouvement physiologiquement sain apporte un soulagement de ces symptômes, durable pour autant que la modification des habitudes soit définitive. Ces mêmes mouvements permettent de répondre à toutes les exigences musicales et physiques du répertoire pianistique. C’est ce que le travail de la pédagogue Dorothy Taubman et sa mise en pratique démontrent depuis plus de 40 ans, jusqu’à maintenant surtout aux États-Unis.

Pour ceux qui ne le connaissent pas, il est possible de voir ici « Choreography of the Hands », un film documentaire d’Ernest Urvater sur le travail de  Taubman (en anglais).

(Sinon voir aussi la description plus bas).

 

2-Interventions chirurgicales, mesures invasives

Logiquement, une intervention chirurgicale (ou un médicament anti-inflammatoire comme la cortisone) ne feront que traiter les symptômes du problème sans pouvoir remonter à sa cause.  S’ils apportent un soulagement, il ne peut qu’être temporaire si le pianiste joue de nouveau en répétant les mouvements qui causent ces symptômes. C’est pourquoi les interventions chirurgicales et autres mesures qui ont ce degré de sévérité  sont souvent à déconseiller. Au-delà du fait qu’elles pourraient être éventuellement évitées,  il faut se renseigner sur leur taux de succès à prévenir une récidive du malaise de façon permanente (dans la mesure où le patient reprend une pratique régulière et normale de son instrument). Que peut-on conclure des statistiques? Quels sont, en plus d’une éventuelle anesthésie, les risques de l’opération?

 

3- Ce à quoi les blessures ne sont pas dues:  de certaines croyances attachées à l’origine des blessures

Contrairement à une opinion répandue, les blessures ne sont pas causées par un usage excessif (en anglais overuse) mais plutôt par un usage incorrect (misuse) du corps. Ceci explique pourquoi de nombreux pianistes travaillent plusieurs heures par jour sans  aucun symptôme ou problème physique  alors que d’autres éprouvent de la douleur ou de la fatigue seulement après quelques minutes de jeu.

-Elles ne sont pas dues à un physique inadéquat pour jouer le piano. Il y a toujours eu des virtuoses de toutes tailles et proportions, aussi de petite stature avec de petites mains (on pense à Godowsky, Hofmann, Rosalyn Tureck ou de Larrocha ou pour n’en nommer que quelques uns.)

Parvenir à atteindre l’octave permet, en principe, de jouer tout le répertoire. Je n’ai personnellement jamais rencontré d’adulte qui avait la main trop petite pour jouer l’octave (seulement des adultes qui croyaient que leur main était trop petite – ce qui n’a jamais été le cas et peut être résolu sans exercices d`étirements). Avoir de petites mains ou être de constitution délicate n’explique pas en soi qu’on se blesse.

Les blessures ne sont pas la conséquence d’un manque de force ou d’endurance musculaire. Un sentiment de faiblesse ou de manque d’endurance est causé par une coordination inadéquate, souvent par l’utilisation isolée des parties du corps impliquées dans le jeu du piano (par exemple celle du 4ème doigt, qui n’est pas un doigt plus faible s’il est utilisé correctement). Outre une réfutation par des arguments physiologiques, Dorothy Taubman faisait une observation très simple [2] concernant la croyance que des exercices de renforcement musculaire ou d’endurance sont nécessaires pour atteindre la virtuosité:

chaque nouvelle génération musicale a des enfants prodiges, démontrant que des enfants avec des corps plus faibles et des mains plus petites que des adultes peuvent jouer avec aisance un répertoire que beaucoup d’adultes entraînés depuis beaucoup plus longtemps ne peuvent jouer (ou ne jouent qu’avec difficulté). Qu’ils aient un talent exceptionnel ne fait pas de doute, mais ils n’en demeurent pas moins physiquements des êtres humains normaux.

Comment cela serait-il possible si de longues années de renforcement et d’entraînement en endurance étaient tout d’abord nécessaires?

Pour ne donner que quelques exemples, Claudio Arrau jouait les Études transcendantes de Liszt à 11 ans et Dinu Lipatti le Concerto de Grieg à 13 ans. Et Evgeny Kissin à 12 ans le 1er concerto de Chopin:

 

Les blessures ne sont pas un phénomène d’origine psychologique 
mais un problème physique avec une cause physique (réelle et identifiable)- dont les effets psychologiques peuvent être dévastateurs. Sans remettre en question l’existence de la somatisation, il faut noter que cette explication est dans les cas qui nous préoccupent le plus souvent proposée par des personnes impuissantes à expliquer la cause d’une blessure – pour qui ce diagnostic devient la seule explication possible- voire parfois la plus commode.

Les problèmes de posture générale peuvent jouer un rôle dans certains cas; ils ne sont cependant pas à eux seuls l’explication et la source de toutes les blessures. Les causes de celles-ci (comme par exemple un mauvais alignement entre les parties du corps directement impliquées dans le jeu ou ou une utilisation isoléee de celles-ci ) se retrouvent souvent au niveau des mains, des doigts ou des avant-bras.

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4- La médecine et les problèmes des pianistes

La médecine de la musique est un domaine en plein développement. Mon expérience personnelle de la médecine spécifiquement appliquée aux problèmes des musiciens ne fut malheureusement pas concluante.  Mes problèmes à cette époque (myalgie et engourdissement du 5éme doigt) ne purent être résolus malgré la consultation de plusieurs spécialistes en médecine sportive et en médicine de la musique – tous professionnels sérieux et soucieux d’apporter une aide efficace.  Cette expérience est malheureusement partagée par de nombreux collègues pianistes.

Je ne désire cependant pas déprécier les recherches et le travail faits dans ce domaine par la médecine- ces efforts sont nécessaires, ils sont bienvenus et ont aussi des résultats positifs.

Le corps et son fonctionnement en soi sont des sujets complexes qu’un médecin connaît mieux qu’un musicien. Par contre, ce dont  le corps a besoin ou n’a pas besoin de faire pour interagir efficacement et sainement avec un instrument comme le piano, et les mouvements qui sont pour cela nécessaires, sont des sujets tout aussi complexes, et il est compréhensible qu’ils soient parfois mal compris de la médecine. Deux des spécialistes que je consultai jouaient eux-même du piano (l’un  d’entre eux avait été un enfant prodige), mais ils ne furent pas en mesure de percevoir que certains aspects de ma technique pianistique causaient les problèmes dont je souffrais.

Il faut dire qu’il y a dans le monde pianistique une multitude d’opinions, de traditions et de méthodes souvent contradictoires d’apprentissage de la technique du jeu pianistique, qui laisse éventuellement les pianistes eux-mêmes perplexes- ce qui ne facilite pas les recherches de la médecine des arts.

Même le fait d’être soi-même un ou une pianiste virtuose n’est pas une garantie qu’on soit conscient des moyens qu’on emploie pour arriver à ce résultat, ou qu’on les analyse ou les décrive correctement. (S’observer soi-même objectivement est en soi difficile, et cette analyse semble de plus n’être que rarement nécessaire pour certains pianistes à l’instinct corporel exceptionnel). On pense entre autres à Horowitz, troublé en voyant son premier enregistrement télévisuel et déclarant par la suite lors d’un interview que sa technique était parfois « horrible » et qu’il découvrait faire lui-même ce qu’il déconseillait à ses élèves.

Il faut garder à l’esprit que la médecine de la musique n’est souvent en mesure que de diagnostiquer et de soigner des symptômes, sans nécessairement pouvoir remonter à leur cause (c’est un probléme dont l’existence n’est pas ignorée des médecins)- et que les solutions proposées peuvent avoir un aspect expérimental.

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5- Quoi faire

Un/e pianiste blessé/e cherchant une solution à son ou ses problèmes est confronté à un éventail d’options (médicales, pianistiques ou autres) souvent difficiles à juger, qui peuvent aussi être coûteuses.

Certaines des solutions proposées ont une base scientifique (qui n’est malheureusement pas une garantie de succès), d’autres pas. Beaucoup d’assertions sont faites et il est nécessaire pour le pianiste blessé de questionner et de voir de façon critique les traitements ou méthodes proposés et l’information qui lui est donnée. Les détails biographiques ou la formation d’une personne offrant son aide, aussi intéressants et impressionnants soit-ils, ne sont pertinents que dans la mesure où ils aident à répondre aux questions suivantes :

Quel est le taux de succès vérifiable de l’option considérée?

-Y a-t-il des statistiques (demandez-les)?  Y a-t-il sinon une liste de personnes (identifiables) démontrant une quantité statistiquement significative de cas de guérison (c’est à dire plus que des cas isolés) ? Ces questions doit être répondues clairement, et non par des affirmations générales, ou de simples opinions- peu importe qui en soit l’auteur.

-S’il y a des cas de guérison, concernent-ils des musiciens utilisant le même instrument que vous? (les problèmes de cordes vocales d’un chanteur ou de lèvres d’un trompettiste, par exemple, n’ont pas nécessairement un rapport avec les vôtres).

-Les solutions apportées ont elles réglé ces problèmes à long terme, et est-ce que ces instrumentistes peuvent maintenant jouer sans restrictions et à un niveau correspondant à leurs standards professionnels? Éliminer les symptômes est une priorité, mais n’est qu’une première étape pour un musicien désireux de retourner à la vie musicale. Ce retour ne devrait pas être restreint à un certain genre de répertoire.

-Personnellement, je recommanderais à tout pianiste blessé, et particulièrement à une personne sur le point d’être opérée de consulter tout d’abord un enseignant ayant des connaissances approfondies de l’approche Taubman et de son enseignement, simplement parce que je ne connais aucune méthode qui obtienne ce taux de succès dans la guérison des blessures des pianistes (je fus moi-même guéri grâce à cette approche et je connais personnellement de nombreux autres pianistes qui ont fait la même expérience.)

Suivant votre lieu de résidence, ce n’est malheureusement pas toujours chose facile, la majorité des enseignants étant concentrée aux Etats-Unis. Il est possible de prendre des leçons sur Skype, quoique ca ne puisse pas remplacer la qualité d’un diagnostic ou d’une intervention directe faits en personne. La compétence et l’expérience de l’enseignant est ici comme ailleurs très importante (une exposition passagère à la technique ne permet pas de résoudre de tels problèmes).

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6- Les disciplines d’éducation somatique (Technique Alexander et Méthode Feldenkrais) et leurs différences avec l’approche Taubman

Les disciplines d’éducation somatique, comme la technique Alexander ou la méthode Feldenkrais, sont des méthodes visant à développer une conscience accrue du corps et des mouvements, permettant éventuellement une meilleure fonctionnalité et un meilleur bien-être corporel et psychologique.

Elles ne visent pas en premier lieu à résoudre des problémes spécifiques (au jeu d’un intrument par exemple) ou à guérir des blessures (elles ne sont pas que des thérapies même si elles peuvent dans certains cas avoir un effet thérapeutique). Plutôt, la personne les pratiquant gagne grâce à cette sensibilisation la possibilité d’un meilleur “usage de soi” (Alexander) – la capacité de changer des habitudes nuisibles, de relâcher des tensions inutiles et d’optimiser ses mouvements ou postures (et donc de résoudre éventuellement certains problèmes physiologiques).

Ces deux approches partagent plusieurs points communs, tout en différant dans les methodes utilisées. La technique Alexander par exemple se centre particulièrement sur une relation saine et dynamique entre la tête, la nuque et le tronc, site du « contrôle primaire ». La méthode Feldenkrais propose une exploration ou une redécouverte du corps et de ses possibilités par le mouvement.

Comme elles ne sont pas en soi des techniques liées à un instrument (et qu’elle ne sont pas un remplacement pour la technique instrumentale), les enseignants de ces méthodes vont plutôt guider et aider les explorations des musiciens, sportifs etc. afin d’aider à régler ou amoindrir les problèmes dont ils se plaignent.

Il y a aussi ceux qui développent ou publient une méthode détaillée (pour une activité physique spécifique, comme le jeu d’un instrument de musique) basée sur les principes de ces disciplines. Ces interprétations ou applications sont alors, dans leurs détails spécifiques, personnelles (il n’y a pas une … technique Alexander officielle du piano, de méthode “purement” Feldenkrais pour l’équitation etc.).  Leur efficacité sera influencée par la qualité des extrapolations faites, mais aussi par d’autres techniques, concepts ou suppositions reliées à l’activité concernée (jeu du piano, gymnastique, ballet etc.) avec lesquelles elles devront être intégrées.

Malheureusement, il est possible de combiner une approche aussi saine que la technique Alexander (ou Feldenkrais) à une façon de penser la technique d’un instrument qui ne l‘est pas- ce qui peut donc malgré tout mener à des problémes (ou dans les pires cas des blessures). Dans de tels cas, il faut avoir le discernement de ne pas attribuer ces problèmes aux principes d’Alexander ou de Feldenkrais- qui n’ont pas laissé d’instructions spécifiques au jeu d’un instrument- mais plutôt aux extrapolations et aux autres concepts auxquels ils sont combinés par l’auteur de l’application en question.

Le jeu du piano nécessite une chorégraphie et une coordination complexe des mouvements des doigts, de la main, des avant-bras et du torse et une interaction efficace avec le mécanisme de l’instrument. Ces deux disciplines ne pourront en soi (ou ne voudront pas) décrire toutes les spécificités et détails des mouvements nécessaires à cette activité. Ils faciliteront plutôt une exploration et des découvertes qu’il vous appartiendra de faire vous-mêmes, tout en tâchant de vous aiguiller dans la bonne direction – celle d’un bon usage de soi.

La technique Alexander (avec laquelle j’ai personnellement plus d’expérience qu’avec la méthode Feldenkrais) apporte des connaissances anatomiques, une façon de penser le corps et une sensibilisation qui sont utiles dans presque tous les domaines de la vie corporelle, et je la recommenderais personnellement peu importe le genre d’activité que l’on pratique.

Je n’ai personnellement pas observé de contradiction significative entre l’approche Taubman, la technique Alexander et la méthode Feldenkrais.  Elles partagent la même philosophie d’un usage non abusif/optimal  du corps – tout en demeurant des outils différents avec des buts différents.

L’approche Taubman est basée sur des principes physiologiques qui peuvent être appliqués à d’autres domaines (comme la dactylographie ou même le jeu du violon), mais elle reste en premier lieu une technique pianistique (même si elle s’est tout d’abord fait connaître par ses vertus thérapeutiques). Elle a été développée en interaction avec le piano et dans le but de produire un résultat spécifique : l’expression musicale et la virtuosité,  atteintes dans (et par) le respect du corps.

Elle offre dans ce domaine non pas une exploration ou une recherche, mais une analyse directe et une observation extrêmement précise des mouvements et ajustements des doigts, de la main, des avant-bras et du torse qui sont nécessaires à un jeu efficace et expressif du piano – elle peut aussi décrire avec précision ceux qui causent des blessures. [3]

La technique Alexander n’offre en soi pas ce degré de précision pour un pianiste même si elle peut lui être utile; par contre elle peut être utilisée de manière universelle, peu importe l’activité pratiquée et les parties du corps qui sont utilisées dans cette activité. Cette universalité est partagée par la méthode Feldenkrais.

J’ai plusieurs collègues qui considèrent l’approche Taubman et la technique Alexander comme des approches qui peuvent être complémentaires; c’est une opinion que je partage.

Les descriptions des 3 disciplines traitées ici sont forcément incomplètes et imparfaites, mais j’espère avoir éclairci un peu ce qui les discernent l’une de l’autre.

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7- Gagner du temps: certaines mesures saines et recommendables qui ne résoudront cependant pas votre problème à long terme

-Faire de l’exercice et avoir une vie physiquement active contribue généralement à une bonne santé et à une meilleure résistance corporelle. Par contre pour les raisons mentionnées plus haut ceci ne pourra à lui seul contrecarrer les conséquences de mouvements physiologiquement nuisibles faits de façon répétée à l’instrument.

-Arrêter de jouer pendant une longue période suite à une blessure peut permettre à certains symptômes de se résorber, n’est cependant pas une solution à long terme dans la mesure où ils reviendront si les mêmes mouvements sont reproduits en  retournant au jeu de l’instrument. Le retour des symptômes est parfois très rapide.

-De même, faire des pauses régulières durant le travail quotidien à l’instrument est une chose saine et peut aussi rendre certains symptômes (fatigue musculaire etc.) plus supportables en limitant leur accroissement- elle laisse cependant leur cause intacte. De nombreux pianistes de tous âges travaillent quotidiennement de nombreuses heures d’affilée sans problème aucun- signe d’une interaction physique saine avec leur l’instrument.

-Le massage peut amener un soulagement temporaire et bienvenu de certains symptômes, cependant il ne pourra prévenir leur réapparition éventuelle.

-La même chose peut être dite des médicaments utilisés pour lutter contre la douleur (antalgiques) : anti-inflammatoires ou autres – l’étiquette « mesure saines et recommendables » devient ici plus discutable…

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8- Quelques conseils pratiques:

Il est impossible de décrire toutes les causes des blessures pianistiques en quelques lignes, et ça dépasserait largement le cadre de cet article. Des symptômes peuvent être causés par un seul facteur ou une combinaison de plusieurs problèmes.

Voici cependant quelques conseils généraux, qu’il est nécessaire de formuler même si certains d’entre eux décrivent un bon sens corporel que certains suivent ou encouragent déjà. Sans décrire une solution à  un problème spécifique, ils aideront cependant à éviter le pire.

Ecoutez vos réactions corporelles. Sentir un inconfort, de la fatigue ou de la douleur en exécutant un passage est le signe d’un mouvement incorrect. De sentir de la fatigue musculaire ou un engourdissement n’est pas le signe d’un manque d’endurance mais de la nécessité de corriger votre approche du passage. Ignorer de tels symptômes peut mener à une blessure. Le mouvement correct permet non seulement de jouer le passage confortablement mais permet aussi tout le contrôle nécessaire à l’expression musicale. L’un ne peut pas exclure l’autre.

Si vous constatez que ce qu’on vous enseigne (ou ce que vous enseignez) provoque des troubles physiologiques, remettez-le en question sans vous laisser arrêter par le respect que vous portez à votre professeur ou la personne qui vous l’a transmis. Votre bien-être corporel (ou celui de vos élèves) doit rester une priorité.

De toute évidence, aucun enseignant ne transmet consciemment une approche nuisible, et personne n’est coupable de ce qu’il ignore. Mais la fréquence des blessures démontre que ce qui est transmis au sujet de la technique du piano n’est pas toujours sain ou efficace et a besoin d’évoluer. On peut respecter la pensée musicale d’un musicien sans épouser sa conception de la technique instrumentale. La personne qui vous enseigne bénéficiera du fait que vous leur signaliez votre expérience.

-Certains exercices de renforcement, d’endurance et particulièrement les exercices d’étirement parfois recommandés dans le monde du piano peuvent mener à des blessures. Leur  utilité est contestable, une discussion qui dépasserait de nouveau le cadre du présent article. Là comme ailleurs, un simple bon sens corporel s’impose. Si c’est inconfortable, si c’est désagréable, abstenez-vous.

– Étant donné que ça ne fait pas toujours l’unanimité:  un bon doigté facilite toujours l’exécution d’un passage, aidant ainsi  l’écoute, le contrôle et l’expression musicale. C’est un autre thème qui mérite plus que quelques lignes- mais là comme ailleurs, un bon sens corporel s’impose. Evitez par exemple les doigtés qui vous étirent inutilement, redistribuez les notes à jouer entre les mains si c’est nécessaire, ne soyez pas dogmatiques et rappelez vous qu’un legato peut parfois aussi être fait en utilisant intelligemment la pédale. Ce qui importe est ce qu’on entend…

La détente n’est pas la réponse à tous les problèmes. Il faut bien sûr éviter les tensions inutiles; mais de détendre aux mauvais endroits du corps (en laissant le poignet s’affaisser par exemple) peut aussi causer des blessures.

-Si vous enseignez aux enfants, observez et demandez-leur aussi s’ils ressentent des douleurs ou des sensations inconfortables. La réponse vous surprendra peut-être: ils assument parfois inconsciemment ou sans le dire que c’est chose normale au piano. Une cause fréquente d’inconfort (chez eux comme chez les adultes) est qu’ils poussent au fond des touches.

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Si vous avez des questions ou des commentaires, je les lis volontiers; on peut me contacter ici. D’autres articles suivront.

 

©klavierspiel.org/k.ouellet 2012


[1] Les cas de dystonie peuvent être plus difficiles et nécessitent souvent un plus long réentraînement, mais peuvent quand même être guéris. Si vous êtes atteints de dystonie focale, ce lien et ce texte pourraient vous intéresser. [Retour au texte]

[2] Dorothy Taubman, “A teacher’s perspective on musicians’ injuries”,
In: Roehmann, F. L. and Wilson, F. R. (Eds), The Biology of Music Making: Proceedings of the 1984 Denver Conference, St. Louis, MO, MMB Music, Inc., 144-153 (1988). [Retour au texte]

[3] Dorothy Taubman déclare n’avoir rien inventé, mais plutôt observé et analysé ce qui permet aux pianistes qui jouent avec aisance de jouer efficacement (une des difficultés étant que plusieurs de ces éléments sont presqu’invisibles). A part “Choreography of the Hands”, déja mentionné plus haut , je recommande particulièrement “The Taubman Techniques”, une série encyclopédique de 10 DVDs sur la technique du piano présentant une explication détaillée de l’analyse de Taubman par Edna Golandsky- fascinante pour tout pianiste. [Retour au texte]

 

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